Ce film laisse assoiffé de lenteur ; on aurait aimé être Serge l'espace d'un instant, avoir Bardot pour soi, se faire décapsuler la raison par ses dents du bonheur.
Dimanche s’emplit comme il peut. Ce dernier fut littéraire, en allant deux fois à contretemps des sorties du monde de l’édition. J’ai tout d’abord dévoré le mythique Rose Poussière, premier roman de Jean-Jacques Schuhl, au lieu de lire son Entrée des fantômes, qui vient d’être publié.
J’en ai tiré trois phrases que j’ai envoyé au physio du Tigre, maison de nuit rock n’roll où je termine bien trop de soirées.
« Ici, passé la porte, les laides sont presque belles. »
« (..) tout ici défait maintenant. »
« mais que veut dire la démarche du tigre ? »
Le second contretemps fut celui de Nicolas Rey, qui publie actuellement Un léger passage à vide. En fouillant dans mes placards, je suis retombé sur Treize minutes, son premier roman lu au temps des acnés tenaces et de la mélancolie. À l’époque, j’en avais regretté l’acquisition. Trop de connards d’école de commerce, de whisky au litre et de chattes lacérées. En le relisant, j’ai été étonné de ne pas être parvenu à repérer ce genre de phrase, qui aurait dû toucher ma sensibilité adolescente :
« (…) j’ai réalisé qu’au bout du compte, la grâce était trop remuante pour tenir dans une œuvre. Qu’elle se cachait plutôt dans la façon dont une jeune inconnue pouvait porter un verre d’eau à ses lèvres. »
Puisque ces temps-ci je vous ennuie souvent avec des livres, je compense ce post avec Me And The Devil, la dernière vidéo de Gil Scott-Heron. C’est assez chouette, on y voit les Brooklyn Banks et des monstres peints en blanc sur des peaux noires.
« Dans le métro, face aux clochards noctambules de la grande ville, je m’adonnai à une de ces séances de profonde introspection, chères aux héros de romans modernes. Comme eux, je me posai nombre de questions inutiles, de problèmes qui n’existent pas ; je tirai pour l’avenir des plans qui ne se réaliseraient jamais ; je doutais de tout, y compris de ma propre existence. Pour le héros moderne, la pensée ne mène nulle part : son cerveau est un évier à eau courante où il lave les légumes détrempés de l’esprit. Il se raconte à lui-même qu’il est amoureux et, assis dans le métro souterrain, il essaie de ruisseler comme un égout. »
Invité par un de mes amis, je me suis rendu à une conférence donnée par Frédéric Beigbeder à l’ESCP. Pendant une bonne heure, l’écrivain germanopratin a tenté de compenser par sa prestance et quelques boutades cet échange relativement mal préparé par les animateurs. Ses réponses aux questions du public furent somme toute bien plus intéressantes. Après la conférence, nous avons boycotté le cocktail et sommes descendus dans les tréfonds de l’école pour écluser quelques bières dans un bar enfumé. Très à cheval sur le savoir vivre, je ne tardais pas à me lever pour payer la petite sœur de la tournée offerte par mon pote. Le fût devant être changé et débarrassé de son excédant de mousse, je dus attendre plus que de raison pour obtenir mes pintes. Lorsque je revins, Frédéric Beigbeder se tenait sur mon fauteuil, répondant à quelques peignes-culs bien décidés à l’enfermer dans son rôle de trublion fêtard et amateur de substances alcoolico-stupéfiantes. Je me tins à ses côtés et lui fit part de mes velléités d’écriture. Admirable, il prit mon carnet de pensées et inscrivit sur la couverture : « Continuez cher Foucauld et un jour vous prendrez ma place » avant de le dédicacer. Chacun à sa manière peut mesurer le pouvoir du temps et la force de la vie. Lorsqu’à dix-sept ans je vendais des cravates et mettais à profit mes pauses déjeuner pour lire debout dans les librairies les ouvrages que je ne pouvais m’offrir, découvrant Dernier inventaire avant liquidation ou Mémoires d’un jeune homme dérangé, jamais je n’aurais espéré obtenir cet encouragement personnifié. Désormais, je suis comme Édouard Baer, le Jean-Georges des trois premiers Beigbeder : je dis merci à la vie, je chante la vie, je danse la vie.
Et pourtant je m'étais juré de ne jamais imposer une de ces mauvaises vidéos volées à bout de Iphone dressé. Mais que faire ? Attendre qu'ils nous offrent un DVD propret ? Impossible. Une vidéo à l'image médiocre et au son défaillant, que l'on consommera comme on consomme cette mauvaise nourriture servie emballée de papier kraft : on rechigne un poil mais quand on y est on hoche la tête de satisfaction.
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